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3 décembre 2011 6 03 /12 /décembre /2011 17:45

Les vêtements dans Gargantua

Chap. 8 : Les vêtements de Gargantua et l’emblème

Chap.9 : Les couleurs et les emblèmes

Chap. 10 : La signification naturelle des couleurs

Chap.21 : les vêtements conseillés par les sophistes

Chap.23 : les vêtements dans l’éducation de Ponocrates

Chap. 56 : l’abbaye des Thélémites

 

I – Un symbole comique et humaniste

 

1.1             ) Le gigantisme, le merveilleux et le comique

Au chap. 8, les différentes mesures du vêtement, toutes hyperboliques, rappellent au lecteur qu’il lit une œuvre gigantale et sont source de merveilleux. Elles deviennent comiques quand elles s’appliquent aux membres de Gargantua et en particulier à son membre viril. Une aune : 1m188, ce qui fait que le membre de Gargantua fait 19m30cm.

-         1km69 cm pour la chemise

-         238m pour les goussets

-         965m pour le pourpoint

-         1509 peaux de chien pour les lacets

-         1km313m pour les chausses

-         19m30cm pour la braguette

-         482m pour les souliers

-         1100 peaux de vache pour les semelles

-         2km138m pour la veste

-         357m pour la ceinture

-         11km404m pour la robe

-         359 m pour le bonnet

L’évocation du vêtement de Gargantua est l’occasion d’un comique lourd s’appuyant sur le calembour : les brodeuses qui travaillent non de l’aiguille mais du « cul », les broderies faites de peaux de lutins et de loups-garous, p. 105, pour se moquer des moines de saint-Louand.

 

1.2             ) L’insistance sur le bas corporel

Les chiffres et les détails mettent en valeur en particulier la braguette : toute une page est consacrée à la façon de couvrir, orner, mettre en valeur le membre de Gargantua, alors même qu’il n’est qu’un bébé ! Le narrateur insiste plaisamment sur  la taille, la vigueur du membre à l’intérieur, grâce à l’émeraude et plaisante sur l’équivoque entre le membre et la corne d’abondance, p. 99 « toujours galante, succulente, juteuse, toujours verdoyante, toujours florissante, toujours fructifiante, pleine de liqueur… ».

 

1.3             ) L’usage humaniste du vêtement

Contre les robes de bure des moines et le discrédit religieux pesant sur le corps. Au chap.21, les sophistes sont encore les représentants de la mentalité médiévale qui a jeté le discrédit sur le corps et qui appelle à le négliger pour ne penser qu’au spirituel. C’est ainsi qu’ils conseillent à Gargantua de prendre un vêtement qui cache le corps, et d’avoir une hygiène approximative : p.173-175.

Par opposition, au chap.23, sous l’égide de Ponocrates, les vêtements sont apprêtés, mettent en valeur le corps, sont propres et propres aussi aux activités physiques : le vêtement participe désormais de la valorisation du corps : p. 195 et 197.

 

II – Le symbole de l’évolution spirituelle des personnages

 

Le premier costume de Gargantua rappelle sa noblesse : c’est un costume tel qu’on peut le trouver à la cour de François Ier avec chemise, pourpoint, chausses, crevées.

Le costume est de plus très riche p.99 : « grosse émeraude de la grosseur d’une orange », « fins diamants, de fins rubis, de fines turquoises, de fines émeraudes et d’unions du golfe Persique ». P.101 : « d’anneaux d’or, avec beaucoup de perles », p.103 : « pour médaillon, il avait, sur une plaque d’or pesant soixante-huit marcs, une figurine d’un émail approprié », « une chaîne d’or », « de gros jaspes verts, gravés et taillés en forme de dragons tout environnés de rayons et d’étincelles ». P. 105 : l’escarboucle grosse comme un œuf, l’anneau de quatre métaux, et l’anneau en spirale avec l’émeraude. Le merveilleux réside aussi dans la richesse hyperbolique du vêtement.

De plus, ce vêtement n’est absolument pas provincial : il comporte même des éléments exotiques : plume d’un pélican d’Asie centrale (la sauvage Hyrcanie), bourse de la couille d’un éléphant de Libye, jaspe taillé comme en Egypte ancienne.

Mais à sa robe de laine de son adolescence suit les vêtements raffinés conseillés par Ponocrates.

Les vêtements dans l’abbaye de Thélème (chap. 56) marquent le sommet du raffinement. On en retient :

- la richesse (p.371)

- le caractère volontiers exotique : les « belles chasubles » « à la mauresque », p. 371, les « petites perles indiennes », p. 375 : des îles antilles du sud.

- les couleurs vives : cramoisi, rouge, violet, or, argent.

La description des vêtements est aussi l’occasion d’une fête du langage dans une accumulation des noms qui désignent les différentes étoffes et les différentes pierres : p.371, les différents métiers du vêtement : p.373-375.

De plus, l’accord des couleurs entre les femmes et les hommes montre la parfaite entente des deux sexes, et ce sont même les femmes qui décident chaque jour des couleurs à porter !

 

III – Les controverses sur le sens naturel et le sens arbitraire

 

3.1 )    Contre les significations imposées

Rabelais s’oppose au sens arbitraire imposé par un auteur sur des éléments du monde (la signification des couleurs, p. 107) et réclame qu’un discours soit étayé par des preuves manifestes : « il a osé décréter de sa propre autorité ce que symboliseraient les couleurs : c’est la méthode des tyrans (…) et non celle des sages », « sans autres démonstrations et arguments valables ».

 

3.2 )    La croyance en un sens naturel

Chap. 9, p.111, l’exemple des hiéroglyphes égyptiens est l’exemple même de la relation naturelle que peut entretenir le signe avec son référent, la chose qu’il désigne. Les hiéroglyphes sont liés aux choses par le lien naturel de la représentation.

De même, au chap. 10, Rabelais croit à des significations fondées en nature et non imposées par les hommes : ainsi, si chacun se couvre de noir lorsqu’il est en deuil, c’est bien que le noir est naturellement la couleur de la tristesse. Il y aurait donc là une valeur naturelle, p. 115. Il y a donc des signes arbitraires et des signes fondés en raison, sur la vérité des choses : « c’est la différence entre le symbolisme, décision individuelle de motivation d’un signe quelconque et la symbolique, convention collective admise par un consensus appuyé sur la vérité des choses » (Gisèle Mathieu-castellani). « Un rapport existerait, fondé en nature et légitimé par un consensus, à son tour garanti par l’ancienneté de la créance ».

Cela suppose qu’il y a une convention autorisée par consensus et que cet accord est fondé sur la nature et non sur la coutume et l’usage !

Pour les blasonneurs médiévaux, il y a une confusion entre le fait d’imposer arbitrairement une signification à une couleur et le rébus, ce découpage du langage : cf. p.109. C’est supposer arbitrairement qu’une chose-notion (peine) peut être représentée par une chose-objet (penne).

-         Symboles fondés sur l’homophonie, p.109 : espoir (prononcer espouer ou esper) a à peu près la même prononciation que sphère (ancien français : espere, ou spere). De même, « penne » pour « peine ». Au contraire, l’humaniste pense que « penne » (la plume) peut signifier la légèreté car la plume naturellement à cette propriété (symbolisme naturel) mais assurément pas « peine » (symbolique arbitraire).

-         Symboles fondés sur une transcription de l’image en mots et des mots en notion selon le procédé de l’homophonie : le dessin d’un banc cassé renvoie au mot « banque roupte » qui renvoie à la banqueroute. De même pour le lit sans ciel.

-         Le troisième procédé tient de l’adjonction d’un mot à une image : Non + dessin d’un halecret (une cuirasse). Un halecret est un dur habit (équivalence sémantique). Par l’adjonction du mot initial, on a Non durabit (cela ne durera pas).

Pour fonder une signification naturelle aux couleurs, Rabelais dans le chapitre 10, s’appuie sur la logique et la théorie aristotélicienne des contraires : si le noir est associé au deuil, alors le blanc signifie obligatoirement la joie, p. 113.

Cela suppose une théorie de la connaissance qui postule que l’on peut accéder à l’être des choses par l’analyse de leur juste dénomination. Cela suppose que l’on puisse parvenir par les mots à la chose.

 

3.3 )    Les controverses plaisantes

Rabelais fustige une nouvelle fois le réflexe de penser non par soi-même mais en fonction d’autorités extérieures admises sans examen de la raison : la répétition du « qui ? » au chap.9 insiste sur cette servilité à l’autorité extérieure et fustige le livre au demeurant anonyme (p.107) : « qui vous pousse ? Qui vous aiguillonne ? Qui vous dit que le blanc symbolise la foi et le bleu la fermeté ? Un livre, dites-vous, un livre minable intitulé Le Blason des couleurs, qui est vendu par les charlatans et les colporteurs ? ». P. 111, Rabelais oppose l’argumentation humaniste, fondée sur l’autorité de la tradition rationnelle, aux fantaisies arbitraires des traditions médiévales.

 

3.4 ) Le blason : Gargantua porte sur ses vêtements un blason, p. 103 : la figure platonicienne de l’homme à son commencement avec la devise : « la charité ne cherche pas son propre avantage ». Cette sentence est extraite de la première Epître aux Corinthiens de Paul. Pour Rabelais, le mythe platonicien est une image exacte de la définition paulinienne de l’amour parfait. P. 109, Rabelais refuse les emblèmes fondés sur des jeux de mots par le sérieux et la dignité de l’esprit renaissant. L’emblème de Gargantua est au contraire tiré du mythe platonicien et de la Bible.

 

 

Rabelais rêve ainsi d’un monde déchiffrable où la Nature peut être saisie de façon univoque et d’un langage naturel qui rendrait avec limpidité la nature des choses. Il fustige ainsi tous les jeux de langage et de représentation imagée qui briseraient le lien naturel entre le signe et le référent, et introduirait du désordre et du doute dans la représentation. La livrée de Gargantua est ainsi censée représenter naturellement la joie et le ciel, tout comme le langage rabelaisien se veut une langue naturelle et directe.

 

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