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Conclusion

Chapitre XXX

Candide

 

La lecture analytique porte sur l'extrait suivant du chapitre XXX : de "Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique terre" à la fin du chapitre.

 

Candide a posé le problème de la condition humaine toujours en proie à la lutte et au malheur (qu’ils soient de cause humaine, ce qui peut être réparé, ou de cause naturelle, ce qui est une fatalité qui remet radicalement en cause la possibilité même du bonheur). Le conte a aussi posé le problème des différentes solutions à apporter : sociales ( lutte contre les inégalités, contre l’esclavage…), religieuse ( critique des fanatismes, de l’institution religieuse de l’Inquisition, de l’intolérance…), politique (remise en cause du pouvoir monarchique absolu…), philosophique ( attaque filée de la philosophie de l’ « optimisme » inspirée par la métaphysique de Leibniz). Lorsque le lecteur arrive à la conclusion, il est face à un constat amère et pessimiste sur le monde et la condition humaine, et a vu tous les fléaux qui peuvent s’abattre sur l’existence. Ce moment est donc particulièrement important. D’un point de vue textuel, il s’agit de l’excipit dont les enjeux sont de refermer définitivement la narration en présentant un nouvel équilibre, un état de stabilité qui mettrait fin aux péripéties. Il doit laisser également le lecteur sans interrogation sur les personnages : le sort de chacun doit être définitivement réglé. Il doit enfin donner la leçon ultime, le message final de l’auteur et répondre à la problématique de la condition humaine. Nous verrons donc dans un premier temps en quoi cet extrait final remplit sa fonction d’excipit, en quoi il referme et la diégèse et le texte, puis quels sont les messages que transmet l’auteur dans ce moment crucial.

 

I – Un excipit dans une structure en boucle

 

1.1 ) Des rappels au lecteur

Cet excipit vient clore le texte et offre au lecteur un certain nombre d’indices de cette clôture, en renvoyant en particulier à l’incipit. On a donc un effet de boucle propre à offrir au lecteur l’image d’une totalité refermée sur elle-même. Ainsi, le passage au discours direct de Pangloss offre un résumé en condensé des événements du récit. S’il y a un effet comique parce que le raisonnement de Pangloss est absurde, il y a en même temps là un résumé final de la diégèse avant la leçon de Candide : l.46-51. Il y a également des rappels ironiques – reprise de certains termes dans un effet de citation, qui créent une connivence avec le lecteur : « le meilleur des mondes possibles », « à grands coups de pied dans le derrière » (l.47-48). L’effet de répétition ultime est particulièrement comique ici.

 

1.2 ) L’envers du château de Thunder-ten-tronckh

Il ne s’agit plus de château du baron mais d’une métairie ; dans le premier cas, la vie s’écoulait dans l’oisiveté et dans la distraction de la chasse, alors que dans le second cas, la vie s’organise autour du travail. De plus, c’est un fonctionnement communautaire qui nous est proposé où chacun est l’égal de l’autre et contribue à la prospérité commune, alors que dans le château du baron, c’était un fonctionnement hiérarchique, le baron décidant en dernier ressort de tout et de tous le monde. De plus, alors que l’univers du baron était certes oisif mais pauvre, celui-ci prospère : l.44.

 

1.3 ) Des personnages porte-parole de l’auteur

Alors que dans l’incipit, c’était Pangloss qui semblait détenir un savoir sur le monde, et c’est lui que candie écoutait, cette fois, c’est le vieillard turc qui apporte un message que l’expérience et son propre mode de vie semble confirmer, et c’est Candide lui-même qui apporte la solution finale. Le fait que le message se partage entre ces deux personnages est intéressant : le premier est un vieillard, traditionnellement figure de la sagesse acquise par l’expérience, ie le contact avec le monde ( on retrouve l’impératif de se confronter au monde et d’en tirer les idées et non l’inverse) ; l’autre, en s’émancipant de la tutelle de Pangloss, apprend à juger par soi-même ( sapere aude : autre impératif de la philosophie des Lumières), entre dans un état d’autonomie ( et non d’hétéronomie), et utilise son entendement, et non plus les idées reçues sans examen de Pangloss : on nous dit qu’il « fit de profondes réflexions sur le discours du Turc » (l.29). Candie met également fin à la diarrhée verbale de Pangloss est l’empêche de dresser un nouveau système philosophique : « Vous savez….. – Je sais aussi, dit Candide, qu’il faut cultiver notre jardin ». Le personnage de Candide a donc radicalement évolué : de « candide », écoutant avec foi les discours de Pangloss, il est désormais aguerri par la vie et se permet de l’interrompre. La formule finale de Candide (avec son assentiment poli à ce que dit Pangloss mais aussi sa restriction par le connecteur antithétique « mais » et le fait que Candide rejette tout ce que vient de dire Pangloss au niveau d’un effet de discours : « cela est bien dit ») montre que Candide n’écoute plus ce que dit Pangloss en le croyant.

 

 

II – Un moment de salut ?

 

2.1 ) Le rejet de tout manichéisme

Cependant, Voltaire rompt avec un manichéisme un peu trop tranché et donc facile. Ainsi, même Pangloss énonce quand même une vérité qui est valable ce qui lui offre une chance de salut et permet de l’inclure dans le monde de la métairie : il dénonce les grandeurs comme illusoire et pernicieuses : l.31-32. Même son raisonnement est une nouvelle fois comique et disqualifié pour deux raisons : d’une part parce qu’il s’appuie sur sa culture religieuse et historique, ce dont les personnages n’ont que faire ( cela ne va pas leur être d’une quelconque consolation que cette référence à tous les rois morts depuis les temps bibliques) et d’autre part parce que le raisonnement est fondé sur le principe comique d’accumulation : on a un Pangloss qui s’enferre dont une démonstration hypertrophique dans cette énumération de tous les rois malheureux dans les temps biblique, puis de l’antiquité païenne, puis de l’histoire de l’Angleterre puis de l’histoire de France. On a un inventaire hétéroclite et donc comique (l.32-38). De même, on voit que Pangloss ne peut sortir de sa logique puisqu’il rapporte tout à ses principes philosophiques et religieux : quand Candide lui énonce une maxime simple, se rapportant à la vie quotidienne, il la fait entrer dans une nouvelle digression se rapportant à la théologie (science qu’il enseigne) : l.39-41. Mais, cette fois, son présupposé est la maxime de Candide, qu’il valide donc ainsi, même mal et de façon ridicule (usage du latin). De même, on peut en dire autant de Martin, qui valide la maxime de Candide « travaillons » mais en la tournant selon ses grandes tendances ie en la déformant : « sans raisonner ». Les personnages sont donc sur la voie d’une vérité possible mais encore partielle parce qu’ils n’ont pas acquis le même degré de liberté et d’émancipation que Candide. Ils laissent donc significativement la place à Candide, dont la formule est étayée par le récit du narrateur lui-même.

 

2.2 ) Le rachat des personnages

La narration est subjective et loue l’entreprise de la communauté : « louable dessein ». Le salut des personnages vient du travail et de l’exploitation d’un talent personnel qui fait que tous peuvent se racheter et être sauvés : Cunégonde se sauve (elle a contre elle sa laideur) par ses talents culinaires ; la vieille par ses talents de ménagère, le frère Giroflée par sa menuiserie. La narration suggère que le travail peut sauver un homme même malhonnête et que c’est l’oisiveté qui est souvent productrice de vice : « et même devint honnête homme ». Enfin, la narration souligne la prospérité née du travail par l’antithèse : « La petite terre rapporté beaucoup » (l.43-44).

 

2.3 ) L’ironie finale à l’égard de l’optimisme

De fait, une ultime fois, la philosophie de l’optimisme est ridiculisée par une dernière pique ironique à Pangloss. Le personnage est comique ici parce qu’il en est au même stade qu’au début : il n’a pas dévié d’un pouce de ses idées et répète une nouvelle fois la même chose. Cela produit un effet de comique de mots fondé sur la répétition : le personnage radote sa philosophie (l.46-51). De plus, sa philosophie apparaît d’autant plus absurde qu’elle est placée à la fin et que l’ensemble des aventures avec leur lot de malheurs en a offert un démenti évident. Elle essaie de plus de lier les événements entre eux selon le principe de la « nécessité » alors que ces événements n’ont aucun lien de cause à effet et qu’ils ne sauraient avoir eu lieu en vue de la situation finale. Enfin, on a là un personnage comique ( comique de caractère) parce qu’incapable d’évoluer, de sortir de lui-même sous le poids des événements et dont tout le fonctionnement tourne autour d’une idée fixe – celle du meilleur des mondes – dont la redite s’apparente à une manie. Personnage fou parce que psychorigide, proche en cela des personnages comiques de Molière. Qu’on pense par exemple à Mme Pernelle dans Le Tartuffe qui jusqu’au bout défend Tartuffe même devant l’évidence, quoique dans ce cas elle soit convaincue de son Hypocrisie in extremis.

 

III – Les réponses au problème de la condition humaine

 

3.1 ) Une leçon d’humilité

Au seuil de l’excipit, Candide pose à nouveau la question qui a été celle de tout le conte : comment faire pour être heureux et à l’abri des maux du monde. Ils viennent de rencontrer un vieillard turc qui semble être l’image de ce bonheur. Or, la première question de Candide est aussi celle des préjugés sur la société et sur le monde. Candide demande si la condition du bonheur est l’argent. Or, le vieillard répond par une leçon d’humilité. Tout souligne la modestie de ses biens et de son train de vie avec la formule restrictive « ne…que » : « Je n’ai que vingt arpents », « je les cultive avec mes enfants ». Le discours de Pangloss n’est pas exempt de toute vérité, ce qui l’inclut dans le monde de la métairie et lui donne la possibilité du salut : c’est lui qui rejette les « grandeurs » comme illusoires et pernicieuses : « les grandeurs sont fort dangereuses » (l.31-32).

 

3.2 ) Une leçon obscure et implicite

Cependant, la leçon n’est pas claire et le message reste implicite. Il est formulé par une phrase qui ressemble plus à une parabole : « il faut cultiver notre jardin ». Qu’on songe par exemple, au jardin d’Eden dont celui-ci s’éloigne radicalement parce que rien n’est donné mais tout doit y être le fruit du travail, ou au jardin des oliviers où le christ s’est recueilli lorsqu’il a su qu’il monterait sur la croix. L’image du jardin est dans notre société occidentale porteuse de vérité intérieure. Il s’agit don d’une métaphore finale mais dont l’enjeu est aussi argumentatif : le lecteur doit une fois de plus être actif ie décoder le sens caché du texte ce qui l’amènera plus facilement à y adhérer : on adhère plus facilement à un sens qu’on nous-mêmes contribué à construire qu’à un sens reçu passivement. Néanmoins, le lecteur est rendu attentif à cette métaphore par la stratégie auctoriale : Candide répète deux fois la même phrase, ce qui prouve qu’il y a là un endroit clef de l’œuvre : l.38-39 et l.52.

 

3.3 ) La primauté de l’action sur le discours

C’est déjà la leçon du vieillard Turc : il faut avant tout travailler. Son message est souligné par sa position en fin de paragraphe et parce qu’il est présenté comme une vérité générale (présent de vérité générale) : l.28 : « le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice, et le besoin ». La réflexion de candide vient confirmer dans sa forme même les propos du vieillard : le bonheur de ce personnage est un bonheur qu’il s’est construit lui-même, non un bonheur octroyé : « ce bon vieillard me paraît s’être fait un sort bien préférable » (l.30).

Le conte se termine sur un plaidoyer pour l’activité régulatrice de l’existence des hommes, qui leur permet de survivre et même dans certains cas de prospérer, et qui les éloigne de l’ennui, du vice et aussi des réflexions philosophiques amères et vaines sur la marche du monde. C’est une forme d’autarcie – le bonheur est celui que l’on construit soi-même – mais non dénuée d’un contact direct avec le réel. C’est une action certes modeste mais constructive, à l’opposé des discours oiseux, du bavardage qui ne débouche sur aucune action. C’est donc une solution moyenne, et à l’échelle des particuliers, que propose Voltaire, un moyen de se préserver, après avoir compris qu’il n’existe pas de solution miracle au malheur de la condition humaine, ni de grands principes qui permettrait de comprendre et de résoudre cette condition. Voltaire plaide pour l’empirisme et propose une sagesse – l’homme doit se préoccuper de son destin personnel avant d’essayer de régler les grandes affaires de ce monde – faite de modération.

 

 

 

C’est donc une leçon en demi-teinte que propose Voltaire ici, et qui ne résout pas les malheurs de ce monde, mais qui n’en a pas non plus la prétention illusoire. C’est aussi une façon de vivre en se confrontant avec sagesse au réel, avec un empirisme qui débouche directement sur une action constructive et l’édification d’un bonheur particulier, loin des grands troubles des Etats. Le travail est ainsi au centre de cette sagesse, comme repoussoir de l’ennui et des vices, mais aussi des philosophies qui ne sont que des bavardages oiseux. Cette solution bien sûr n’est pas entièrement satisfaisante et suppose aussi qu’aucune péripétie ne vienne détruire le nouvel équilibre acquis. C’est la sagesse d’une conscience désarmée par le mal qui règne dans le monde, et dont le constat sur la condition humaine est radicalement pessimiste. C’est aussi un appel au vivre ensemble en harmonie – les personnages se supportent les uns les autres parce que tous mettent un talent au service de la communauté – qui rejoint la leçon de la « prière à Dieu » dans le Traité sur la tolérance. En 1760, Voltaire semble avoir mis partiellement en place cette sagesse du particulier : à près de 70 ans, il devient seigneur de Ferney, un domaine qu’il a acheté à proximité de Genève, mais en terre française. Il y « cultive son jardin » tout en gérant ses affaires : il fait construire une église mais la dédie à Dieu seul, par protestation déiste. Il aide à l’exploitation des terres, faisant profiter les paysans de ses connaissances sur les nouvelles techniques agricoles, ouvre une école. En 1762, Rousseau proposera à son tour dans la petite société de Clarens de La Nouvelle Héloïse, une société idéale organisée selon ses rêves : petit univers rural, îlot protégé à l’abri des modes et du monde, tendant vers l’égalité, théâtre de l’affrontement de l’idéalisme et du matérialisme de l’auteur.

 

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