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Correction du DS

 

 Question 1 (8 points) : Quelles significations peut-on attribuer à l’épisode des cyclopes dans les chants au programme de l’Odyssée ?

 

 

Les difficultés de ce sujet :

F     Le problème de maîtrise littérale de l’œuvre : il s’agit bien d’étudier le chant IX de l’Odyssée !

F     L’erreur majeure relevée dans vos copies a été celle de la paraphrase essentiellement en première partie de devoir : beaucoup d’entre vous ont choisi de décrire les cyclopes sans lier cette description à des effets de sens. Vous êtes donc restés en deçà de la signification pour décrire et raconter le texte ! Cela a donné lieu ensuite à une seconde partie fourre-tout avec cette fois, toutes les idées, mais sans justification ! Ne racontez pas le texte : il faut l’étudier dans un propos argumentatif, analytique et justifié.

F     Il faut une fois de plus (comme dans le DS précédent !) distinguer le sens littéral de la lecture symbolique que l’on peut faire du passage. N’affirmez pas ainsi de but en blanc qu’Ulysse n’est plus un homme ! Montrez qu’il s’éloigne peu à peu des valeurs qui sont celles de l’humanité dans cet univers !

F     Il faut vraiment maîtriser les concepts et leur clivage : la perte du statut guerrier d’Ulysse est ainsi différente de la perte de l’identité.

 

 

Au chant IX, vers 105 à 566, après avoir été confrontés aux Cicones et aux Lotophages, Ulysse et ses compagnons croisent les îles des Cyclopes. Cette rencontre est particulièrement détaillée à travers le cas du cyclope Polyphème. Il semble que cet épisode ait particulièrement marqué les Grecs puisque c’est celui qui a donné lieu aux représentations artistiques les plus anciennes. Par ailleurs son interprétation faisait l’objet de débats. Héraclite, dans les Allégories d’Homère, y voyait un passage moral fustigeant l’emportement sauvage, tandis que Sophocle et Euripide voyaient dans l’attitude d’Ulysse une glorification de la cruauté et de la fourberie. Aussi pourra-t-on se demander quelles significations on peut attribuer à l’épisode des cyclopes. Nous verrons dans un premier temps que l’on peut lire le passage comme un conte moral. Puis, nous nous demanderons quelles significations l’extrait peut revêtir à l’égard du parcours initiatique d’Ulysse. Enfin, nous verrons en quoi ce passage explore le questionnement grec sur la notion d’humanité.

 

Il semble que l’on puisse lire l’épisode des cyclopes comme un conte à visée morale.

Le récit comporte en effet une dimension étiologique. Si « cyclope » veut dire « œil rond » en grec, il s’agit alors d’une représentation mythifiée et narrativisée de la force des volcans, d’où la comparaison de la tête des cyclopes avec le « sommet boisé d’une haute montagne », leur habitat au sommet d’une montagne, et le fait qu’ils jettent des pierres. On peut les rapprocher en ce sens des Lestrygons qu’Ulysse croise au chant X. Dans toutes les mythologies, les volcans sont d’ailleurs considérés comme des lieux de passage mystérieux et particulièrement imposants vers le monde surnaturel.

Nous sommes ainsi clairement avec les cyclopes dans le monde merveilleux : la navigation par laquelle Ulysse et ses compagnons sont arrivés dans le pays cyclopéen n’en est pas vraiment une ; c’est une dérive au hasard dans un monde sans géographie précise et réelle et sans repère : « Nous reprîmes la mer avec tristesse. / Nous atteignîmes un pays de hors-la-loi » (v.105-106). Le passage du pays des Lotophages à celui des cyclopes est significatif puisqu’aucun direction n’est donnée et les circonstances de la traversée ne sont pas précisées. En outre, les cyclopes sont dits proches des dieux (ils étaient les anciens voisins des Phéaciens, aux aussi distingués par les dieux) et en particulier de Poséidon, dont Polyphème est le descendant. C’est ainsi Poséidon que Polyphème, rendu aveugle, invoque à la fin du chant IX, et qui exhaussera son vœu. Le personnage est en lui-même un personnage de conte, par sa grandeur, son aspect rustre et primitif, son mode de vie et sa faim cannibale : qu’on songe par exemple aux personnages d’ogres qui peuplent les récits folkloriques[1] !

Ce conte semble de plus avoir une signification morale. C’est en tout cas la lecture qu’en propose Héraclite dans les Allégories d’Homère, puisqu’il voit dans le personnage de Polyphème le portrait de l’emportement sauvage, de la bestialité et de l’ignorance : Polyphème, qui n’a écouté que son ventre et a mangé les compagnons d’Ulysse en dépit des exhortations à la sagesse de ce dernier, se moquant ainsi des dieux et de l’hospitalité, est puni par la ruse d’Ulysse. Cependant, comme dans de nombreux contes, ce n’est pas la morale qui triomphe, mais bien la ruse, la fourberie même, ainsi que le soulignait Sophocle dans Philoctète. Ce conte merveilleux est donc à la fois moral en ce qu’il triomphe de la bêtise et des bas instincts du cyclope, et immoral en ce qu’il glorifie le mensonge et la ruse.

 

Cependant, le passage des Cyclopes revêt également une signification précise dans le parcours initiatique d’Ulysse.

Face à Polyphème, Ulysse se rend coupable de transgressions qui l’éloignent un peu plus des dieux et des valeurs de l’humanité. Ulysse invoquait pourtant la piété à l’égard de Zeus pour recevoir de la part de Polyphème hospitalité et cadeaux. On est frappé par le fait que les premiers instants de la rencontre ne sont pas sous le signe de la menace : Polyphème s’occupe de ses troupeaux et de ses fromages et apercevant les grecs leur demande leur nom et s’ils sont marchands ou pirates. Il n’y a à proprement parler que sa voix qui est effrayante. C’est au contraire Ulysse qui se montre orgueilleux et agressif en exigeant accueil et dons, à l’opposé de l’attitude de l’étranger suppliant l’hôte qu’il aura au chant VII, face aux Phéaciens. Cette hybris s’accompagne ensuite de la crevaison de l’œil unique de Polyphème, qui renouvelle la transgression initiale d’Ulysse sur les rives de Troie, qui n’a pas rendu hommage aux dieux, et la colère de Poséidon. Ainsi, Ulysse s’éloigne de plus en plus des valeurs de l’humanité, à l’image des véritables monstres (les premiers puisque les Lotophages avaient l’aspect humain) qu’il croise ici.

De plus, il n’est plus question de bravoure guerrière et Ulysse est amené à perdre son statut de héros de la guerre de Troie. En invoquant cette identité, Ulysse ne reçoit en effet de la part de Polyphème que sarcasmes, et le cyclope se moque bien de la guerre et de ses héros. Etre un héros de la guerre de Troie ne veut rien dire dans ce monde merveilleux dans lequel Ulysse est plongé depuis le passage du cap Malé. De fait, Ulysse fait l’expérience amère de son impuissance : face à Polyphème qui dévore ses compagnons, Ulysse et les survivants qui l’accompagnent sont réduits à pleurer les morts en levant les bras au ciel. Le ventre d’un berger, sa gloutonnerie ont réduit les héros guerrier à une impuissance pathétique. De plus, il n’est pas question d’héroïsme dans la suite du passage : Ulysse triomphe de Polyphème non par bravoure et force guerrière mais bien par la traîtrise (il fait boire du vin à Polyphème et attend que celui-ci soit endormi pour attaquer) et la ruse : il ne tue pas Polyphème pour que celui-ci déplace le bloc qui ferme la grotte, met crève son œil à l’aide d’un pieu passé dans le feu. L’épisode offre même des variantes grotesques par rapport à des scènes types d’affrontement guerrier. Ainsi, il n’est pas question d’ennemi glorieux et héroïque qui ainsi donnerait encore plus de lustre et de gloire au héros, mais d’un berger qui se distingue par ses bas instincts (il mange des compagnons et va dormir ensuite en rotant, laissant ainsi échapper des morceaux de corps humains !) et sa bêtise (il boit le vin d’Ulysse sans se poser de question, et laisse les boucs sortir de son antre à la fin du passage). L’épisode se termine ainsi sur un calembour où Polyphème est attrapé par la ruse d’Ulysse : « Par ruse, et non par force, amis ! Mais qui me tue ? Personne ! » (v.408). Le choix même du pieu, un gourdin taillé et passé au feu, instrument particulièrement primitif, contraste avec l’insistance sur les armes guerrières que l’on peut trouver lors de scène des combats dans l’Iliade. Les réflexions de Polyphème à la suite de son malheur sont de ce point de vue significative de la perte de toute valeur héroïque dans ce passage : « Mais moi je m’attendais à voir venir ici / un grand et beau guerrier, doué d’uen extrême vigueur : / et c’est un petit homme, un lâche, un rien du tout / qui vient me crever l’œil en me noyant de vin ! » (v.513-516). Ce passage est donc fondamentalement, pour reprendre un terme de Philippe Jaccottet, a-kleos, sans gloire.

Enfin, Ulysse amorce plus profondément la perte de son identité. En effet, si l’être humain se conçoit essentiellement par le langage, et l’acte de mémoire que le langage suppose, ici, Ulysse fait avant tout l’expérience de l’impuissance du logos face au monstre. Perdant peu à peu de son identité – il se fait significativement appelé « Personne » -, Ulysse ne pourra recouvrer son identité et son nom qu’à partir du moment où il entendra le récit de ses aventures dans la bouche de Démodocos chez les Phéaciens et où il deviendra la narrateur de ses propres aventures. Certes, Ulysse donne à Polyphème son nom à la fin du passage, mais c’est essentiellement pour présenter son acte comme l’accomplissement de la volonté divine (il aurait été prévu par le devin Télémos) dans une volonté d’autopromotion qui appartient essentiellement au récit qu’il fait devant les Phéaciens[2].

Aussi Ulysse est-il amené à perdre peu à peu, au cours de cet épisode, des valeurs de l’humanité, en s’enfonçant toujours plus dans la transgression à l’égard de Poséidon, son statut de héros guerrier et son identité toute entière.

 

Cependant, ce passage a aussi une signification plus large, indépendamment du parcours initiatique d’Ulysse. Il interroge en effet la notion d’humanité dont on semble s’éloigner à ce moment-là.

En réalité, les cyclopes représentent l’exacte opposé de l’humanité : Polyphème refuse le devoir d’hospitalité et ainsi, la piété à l’égard de Zeus hospitalier. Il va même jusqu’à offrir un don ironique à Ulysse, le droit de mourir en dernier après avoir vu dévorer tous ses compagnons ! L’arrivée au pays des cyclopes s’annonçait de fait sous les pires hospices : considérant la nature autour de lui, Ulysse note que les cyclopes ne connaissent ni l’agriculture – dans l’Odyssée, le propre de l’humanité des « mangeurs de pain » -, ni la navigation, ni l’ordre sociale de la civilisation : ils vivent chacun pour soi, séparés les uns des autres, entourés par une nature d’âge d’or qui produit d’elle-même, mais dont Ulysse regrette la jachère. Leur habitat même laisse supposer qu’ils sont des êtres primitifs : ils vivent au fond de cavernes, au sommet des montagnes. Enfin, leur aspect monstrueux (géant à tête de montagne, à la voix effrayante (signe distinctif des monstres dans l’épopée), à l’œil unique) les oppose également à l’humanité. Ces êtres, enfin, n’ont pas la tempérance ni les valeurs des hommes (Polyphème ne dévore ainsi pas les compagnons d’Ulysse par haine !) mais n’écoutent que leur ventre.

Par contraste, Polyphème met en valeur l’humanité d’Ulysse. Ce n’est cependant pas l’humanité des valeurs sociales, comme nous avons pu le voir dans la deuxième partie, mais une humanité bien plus démunie, à l’image du héros pathétique qu’Ulysse sera devenu chez Calypso, au chant V. Confronté à la mort de ses compagnons et à ses propres limites, Ulysse est présenté dans une attitude de souffrance et de supplication, pleurant ses compagnons, et attendant en gémissant l’aube divine. Cette souffrance fait de lui de façon inédite un héros pathétique, présenté dans son dénuement et sa faiblesse d’homme. C’est d’ailleurs en faisant preuve d’une qualité proprement humaine, la ruse, la Métis, qu’il parvient à remporter la victoire sur Polyphème. Même ambiguë moralement, la metis est dans l’Odyssée l’un des clivages qui distingue l’humanité. Enfin, ce passage est aussi la récit qu’Ulysse fait devant les Phéaciens : par ce travail de la parole et de la mémoire, Ulysse apprivoise peu à peu une nouvelle identité, celle d’un homme qui a vécu et beaucoup souffert et dont le destin, rappelé par Polyphème lui-même à la fin du chant, est de rentrer cher lui.

C’est pourquoi ce passage par l’altérité radicale est essentiel pour se connaître soi-même, connaître sa part de monstruosité et ses faiblesses, et comprendre ce qu’est être un homme et rester en vie.

 

 

L’épisode des cyclopes est essentiel à plus d’un titre, par la dimension morale qu’il semble comporter mais aussi parce qu’il signe la fin de l’héroïsme guerrier, d’une première identité, conduisant à Ulysse à se chercher lui-même dans ce parcours initiatique : Ulysse n’est à ce moment-là plus « personne » et devra conquérir une nouvelle identité, plus humaine. Or, c’est précisément la confrontation avec l’altérité et la monstruosité qui permet par contraste de poser la question de l’humanité. Théocrite, dans « Le Cyclope » s’éloignera de cette signification première en faisant du monstre brutal et sanguinaire un amoureux et un musicien, regrettant sa passion pour Galatée.

 

  

 

 


Question 2 : Pensez-vous que les chants V à XIII de l’Odyssée comportent une dimension morale ?

 

 

Comme tout récit mythique et fondateur, l’Odyssée porte les grandes conceptions de l’homme et du monde, telles que pouvait les concevoir la Grèce archaïque. En ce sens, on peut se demander si les chants V à XIII de l’épopée ne comportent pas aussi une dimension morale. Il est vrai que le souci de la morale semble plus important dans l’Odyssée que dans son hypotexte, l’Iliade. Cependant, l’appréciation de cette dimension morale a fait l’objet de débats même au sein de l’Antiquité. L’œuvre d’Homère est ainsi en procès dès le VIe siècle, avec les premiers philosophes. Xénophane de Colophon, puis Platon, dans la République, critiquent Homère. Epicure y emprunte une partie de sa doctrine tout en critiquant Homère. Prenant la défense du poète dans ses Allégories d’Homère, Héraclite débute son commentaire des deux épopées en rappelant les termes du débat, et en rapprochant le problème de la morale de celui de la religion[3]. On pourra ainsi se demander si les chants V à XIII comportent une dimension morale ou au contraire une dimension immorale. Puis nous verrons les valeurs nouvelles qui se font jour dans l’Odyssée, et enfin, la glorification de l’humanité et de ses valeurs.

 

Tout d’abord, il semble que l’interprétation morale de l’Odyssée ait fait débat même au cours de l’Antiquité. Certains, comme Héraclite, en ont proposé une lecture moralisante, par le recours à l’allégorie : il s’agit de voir dans le voyage d’Ulysse et les différentes scènes auxquelles il donne lieu l’expression symbolique de valeurs morales. Dans cette défense d’Homère – Héraclite affirme ainsi : « les vers d’Homère ne sont ni parsemés ni entachés d’une récit immoral » (2,1), Héraclite use d’allégories soit physiques (les passages de l’épopée constituent la mise en scène de force naturelles comme la mer, le feu, etc.), soit morales (les personnages représentent des vices ou des vertus). Ainsi, Héraclite voit à plusieurs reprises dans l’Odyssée la critique de l’intempérance. Les compagnons d’Ulysse ne suivent ainsi que leur ventre, en tuant les vaches du soleil, et appellent pour cette faute l’ire du dieu Soleil. De même, ils se précipitent sur les breuvages offerts par Circé au chant X, et se livrent à leurs bas instincts : esclaves de leur nature, ils se voient finalement ravalés au rang des animaux et des monstres ; mangeant comme des cochons, ils sont transformés en cochons. Héraclite voit dans le « kykéon » de Circé la « coupe de la volupté », dans l’intervention d’Hermès, le discours de la tempérance humaine, de la liberté de l’homme par rapport à ses instincts et dans la racine de Moly une plante symbolisant la sagesse : « les intempérants s’y abreuvent et pour le fugitif plaisir de se gorger, ils se condamnent à une vie plus misérable que celle des porcs. Ainsi les compagnons d’Ulysse, troupe imbécile, cèdent à la goinfrerie, mais la sagesse d’Ulysse sort victorieuse de cette vie sensuelle près de Circé » (72,2). De la même façon, Polyphème symbolise les sauvages emportements du thymos, dans un classement des trois parties de l’âme humaine qui est celui de Platon : la raison qui siège dans la tête, le thymos à l’entour du cœur, et l’epithymia dans le foie. Les Lotophages représentent les plaisirs exotiques auxquels la sagesse d’Ulysse permet de résister, Charybde, la débauche et Scylla, avec sa voix de petit chien, l’impudence. 3Ainsi, Homère, tel un peintre des passions humaines, donne des noms allégoriques de divinités à ce que nous éprouvons » (37, 6).

De même, il semble que l’Odyssée montre aussi des vertus ou des vices politiques. C’est l’envie de n’obéir qu’à soi-même et à son bon plaisir qui est critiquée au début du chant X, quand les compagnons d’Ulysse, jaloux de ses cadeaux et las de ses ordres, ouvrent l’outre d’Eole et provoquent une terrible tempête qui les éloigne durablement d’Ithaque. Le dieu les punit de cette transgression en les chassant de son île. Contre ces exemples d’égoïsme qui n’aboutissent qu’à l’anarchie et aux malheurs de tous, l’Odyssée met en valeur l’harmonie familiale et politique des Phéaciens, symbolisée par les banquets autour du roi Alcinoos, où l’on écoute la poésie, la parole de l’aède.

Cependant, d’autres auteurs voient au contraire dans l’Odyssée une œuvre immorale[4]. En effet, comme le souligne Euripide dans Hécube, même si Ulysse, en dépit de la sottise de ses compagnons, parvient à rentrer chez lui, et même si les monstres sont vaincus, ce n’est pas la morale qui triomphe, mais bien des valeurs plus ambiguës, comme la cruauté et la fourberie. Ulysse va à la rencontre des monstres principalement par curiosité et cupidité. Or, il s’agit souvent d’un acte imprudent qui entraîne la mort des compagnons, comme chez Polyphème, ou encore, pour ce qui est de la curiosité, face à Charybde et Scylla. De même, s’il triomphe, c’est surtout à cause de sa ruse, sa metis, valeur certes positive dans la Grèce archaïque, mais qui peut prendre aussi l’image de la fourberie, quand il enivre Polyphème, ou même lorsqu’il fait servir le récit de ses aventures à sa propre gloire, dans l’espoir de recevoir davantage de cadeaux des Phéaciens. Le caractère immoral du récit est encore renforcé au chant XI : on y voit les morts souffrir et regretter la vie, les êtres aimés comme Anticlée comme les héros, comme Agamemnon ou Achille, et les suppliciés. Mais des trois suppliciés, la narration ne donne le crime que de l’un d’eux, Tityos, et encore sans s’y attarder. On ne retient que les supplices, ce qui ne s’accorde guère avec la volonté moralisante que l’on a parfois voulu voir dans le chant XI.

Ainsi, la morale de l’Odyssée semble bien particulière, et constituer non un éloge des actions morales mais bien une glorification de l’humanité dans toutes ses dimensions.

 

Cependant, malgré cette ambiguïté de l’interprétation du texte, il semble néanmoins qu’il y ait dans l’Odyssée des valeurs morales nouvelles, absentes en partie de l’Iliade.

Ainsi, dans l’Odyssée se fait jour la valeur nouvelle de la compassion. Déjà, néanmoins, dans l’Iliade, les combats entre ennemis laissaient place à une scène finale où les survivants pleuraient ensemble leurs compagnons morts, dans une solidarité humaine, qui transcende les conflits. Mais la compassion devient dans l’Odyssée une valeur, toujours présente, prise en charge en premier lieu par les dieux. Lors de l’assemblée des dieux, au chant V, Athéna veut susciter la compassion des dieux à l’égard d’Ulysse, retenu depuis sept ans sur l’île de Calypso, en invoquant la nécessité pour les dieux de ne pas être en dessous de la compassion des rois qui protègent leur peuple. Par compassion, Ino-Leucothée donne à Ulysse un voile magique lors de la tempête au chant V, et le fleuve des Phéaciens accède à la prière d’Ulysse en retirant ses eaux pour lui permettre d’accoster. C’est encore la compassion qu’invoquait Calypso face à un Ulysse pleurant le retour impossible, seul sur son promontoire – ici, de façon inédite, Ulysse devenait un héros nostalgique et pathétique – en disant : « le cœur dans cette poitrine n’est pas de fer ». C’est aussi pour une part la compassion qui pousse Nausicaa, au chant VI, à secourir l’inconnu. La compassion, on le voit, est essentiellement une valeur féminine.

Les dieux semblent également soucieux de la justice. Alors que dans l’Iliade, ils sèment la guerre entre les hommes, qui ne sont entre leurs mains que des jouets, ils prévoient, dans l’Odyssée le destin d’Ulysse pour le plus grand bien. On a ainsi reproché à Homère, à propos de l’Iliade sa vision des dieux et de la guerre, que même Héraclite est obligé de concéder : « il ne s’agit plus chez notre poète de déchaîner « l’atroce mêlée » entre « Troyens et Achéens » (Il., VI, 1) : troubles et dissensions éclatent au ciel même et font leur proie de la divinité […]. Homère a organisé la grande guerre du ciel et il n’arrête pas la bataille au moment où le fléau va se déchaîner, il met les dieux aux prises et les jette les uns contre les autres » (52, 2 et 4). Héraclite, pour défendre Homère, propose tout d’abord une interprétation astrologique (53,3), puis comme si il sentait que celle-ci est insuffisante, une interprétation morale, celle du combat des vices et des vertus, au prix d’assimilations parfois tortueuses ! La moralité des dieux n’y est guère convaincante. En revanche, dans l’Odyssée, la longue attente d’Ulysse chez Calypso a été voulue par Athéna pour que son retour puisse coïncider avec le passage de Télémaque à l’âge adulte et Zeus annonce au début du chant V qu’Ulysse rentrera à Ithaque plus chargé de cadeaux qu’il n’en eût ramenés de Troie s’il était rentré directement. Le changement de perspective que donne la narration omnisciente montre ainsi que ce que l’homme éprouve comme des souffrances est en fait un destin voulu à l’avance par les dieux pour le meilleur bien.

Enfin, il faut aussi relier la notion de morale à celle de la religion, tant les deux sont inséparables dans l’univers de l’Odyssée. En effet, que met en scène l’épopée : la transgression initiale d’Ulysse, refusant de rendre hommage aux dieux sur les rives de Troie, renouvelée ensuite à plusieurs reprises (chez Polyphème, à propos de l’outre d’Eole, ou encore sur l’île du Trident), et qui entraîne la haine et les souffrance envoyées par Poséidon, dans un monde merveilleux dont Ulysse peine à sortir. Il est question, ainsi, d’une faute envers la divinité, d’une transgression, qu’Ulysse et ses compagnons doivent payer, et dont Ulysse ne pourra se racheter qu’après être rentré chez lui, et avoir entamé un autre voyage, prédit par Tirésias au chant XI, cette fois sur terre, jusqu’ à temps que les passants ne reconnaissent plus l’instrument de la rame et qu’il soit enfin temps d’offrir un ultime sacrifice à Poséidon, par des offrandes et en abandonnant la rame et le monde de la mer.

Ainsi, l’Odyssée offre de nouvelles valeurs, morales et religieuses, qui n’étaient guère présentes dans l’Iliade.

 

Cependant, en dépit de ce souci nouveau de compassion et de justice de la part des dieux, ce sont surtout des valeurs humaines qui sont célébrées.

L’Odyssée propose, à plusieurs reprises, l’éloge des valeurs qui différencient l’humanité du monde archaïque des monstres : l’hospitalité, devoir auquel se conforment Nausicaa, Arété et Alcinoos, qui n’est pas un piège comme chez Circé ou chez les Lotophages, mais, qui laisse à Ulysse le choix de rentrer chez lui. Nausicaa rappelle aussi à Ulysse, alors qu’il est sur le point d’être réintégré dans la communauté humaine, au chant VI, que l’homme doit se distinguer par son endurance face aux épreuves envoyées par les dieux, par sa piété, et par le respect du roi. Elle-même se distingue par son courage, valeur traditionnellement plus masculine dans l’univers de l’épopée, par sa sagesse, et pour une part par sa ruse, demandant à l’étranger d’attendre qu’elle soit rentrée au palais pour pénétrer dans la ville, afin d’éviter les rumeurs. En ce sens, Nausicaa apparaît comme le double d’Ulysse.

L’épopée apparaît essentiellement, de fait, comme un éloge de la sagesse humaine, qui passe par le logos. C’est ainsi qu’Hermès, ailé comme l’est la parole, intervient à deux reprises pour sauver Ulysse, une première fois en mettant en garde le héros contre la coupe de volupté de Circé, au chant X, et une deuxième fois, en persuadant Calypso, au chant V, de laisser repartir Ulysse. Dans les deux cas, la sagesse se double d’une éloquence persuasive qui vient à bout de l’intempérance, ou de la passion dévoratrice. C’est aussi pourquoi l’épopée insiste aussi sur le rôle d’Athéna dont les conseils sont ceux de la sagesse, face à Nausicaa, ou plus tard, face aux prétendants, alors qu’Ulysse se dissimule sous une fausse identité. Cet idéal de maîtrise de soi, et de victoire, en toute occasion, de la sagesse humaine, a fait que les cyniques, les stoïciens et les platoniciens ont fait d’Ulysse leur idéal. Maxime de Tyr voyait dans Ulysse « l’image d’une vie parfaite, d’une vertu accomplie » (Orat., XXVI, 5-6, éd. Hobein). C’est aussi le sens retenu par Sophocle qui pourtant le condamne : face à Néoptolème qui refuse d’utiliser la ruse pour s’emparer de Philoctète, Ulysse répond : « Digne fils d’un vaillant père ! Moi aussi, dans ma jeunesse, j’avais moins d’entrain pour débattre que pour me battre. Depuis lors, la vie m’a enseigné que c’est la langue plus que la prouesse qui mène le monde » (Philoctète, 61-102[5]).

Néanmoins, la réussite de l’Odyssée est d’avoir renversé des valeurs traditionnellement présentes dans l’épopée. Ainsi, la bravoure guerrière et les rêves de gloire sont récusés par Achille, au chant XI de l’Odyssée. Celui qui dans l’Iliade avait sacrifié sa vie au la victoire sur son ennemi, souhaite désormais être le dernier des vivants, plutôt que de souffrir aux enfers parmi les morts. S’il y a une morale à l’Odyssée, c’est bien dans la leçon faite à Ulysse que la seule valeur qui tienne est la vie, et que le héros est celui qui rentre vivant parmi les siens, après avoir beaucoup vécu. Rien ne vaut en effet la douceur de la vie, et la compagnie des hommes avec qui partager « le frisson des larmes » (chant XI).

 

 

A l’image de nombreux contes, l’Odyssée est d’une morale ambiguë, donnant raison au rusé, au fourbe et au cupide. Même si le souci de justice et de pitié se fait jour, ce sont surtout des valeurs humaines qui sont célébrées, au premier rang desquelles, la vie elle-même, plus importante que tous les rêves de prouesse guerrière et de gloire. Mais comme bien des contes, l’épopée n’offre pas tant une morale, qu’une leçon de vie, mettant en valeur la ruse, l’inventivité quels que soient leurs moyens. N’est-ce pas le propre des contes, qui pour donner un sens à l’existence humaine, et une aide à vivre, sont obligés de passer par des actes et des personnages à première vue immoraux ?

 

 

Quelques commentaires sur vos productions :

    Ne pas confondre la morale (le message, l’enseignement que veut faire passer l’auteur) et la moralité (la partie de texte qui contient cette morale).

    Ne pas confondre la morale (l’adéquation aux conceptions du bien et du mal) et la leçon de vie (finalité réelle de la plupart des contes et des fables : c’est par la ruse que le petit poucet s’en sort, et le conte n’est guère « moral » !)

    Ce sujet vous demandait de travailler autant sur le texte que sur sa réception possible par le lecteur ! Les appréciations peuvent donc varier, en fonction de la culture propre de chaque lecteur. Attention ainsi à ne pas plaquer sur le texte des concepts judéo-chrétiens (sur les infidélités d’Ulysse en particulier !). Même la vision d’Héraclite est biaisée : elle appartient au premier siècle après J.-C. !

 

Les copies relèvent quasiment toutes d’un travail sérieux et légitime. Et il y a de très belles réussites. Terminez la lecture du dossier pendant ces vacances et lisez Tous les matins du monde que nous prenons à la rentrée. Et parce que même Pascal reconnaissait à l’homme la nécessité du divertissement, détendez-vous, pendant ces quelques jours. Oh ! si peu !



[1] Dans les mythes et les contes, quel que soit le folklore, les géants apparaissent souvent comme des êtres mal intentionnés, qui finissent par être vaincus grâce à la ruse et au courage du héros. La ruse déployée par le héros prend alors, dans la tradition populaire, une caractère de bouffonnerie (cf. la deuxième partie).

[2] Il faut distinguer de ce point de vue le récit omniscient qui tend toujours à présenter l’action dans la possibilité d’une explication naturelle et vraisemblable et le récit d’Ulysse qui insiste volontiers sur le merveilleux et les interventions divines !

[3] cf. Allégories d’Homère, 1, 1-2 : « On fait à Homère un procès colossal, acharné, par son irrévérence envers la divinité. Tout chez lui n’est qu’impiété si rien n’est allégorique. Des contes sacrilèges, un tissu de folies blasphématoires étalent leur délire à travers les deux poèmes ». La traduction citée est celle de Félix Buffière, dans l’édition des Belles Lettres, 2003.

[4] L’objet du plus grand scandale est le récit des amours d’Arès et d’Aphrodite, critiqué en particulier par Platon, dans la République, 390. Même Héraclite ne sait quelle justification en donner : « Homère donne à la débauche droit de cité dans le ciel, et n’a pas honte de mettre au compte des dieux une faute qui, chez les hommes, quand elle se produit, est punie de mort, l’adultère » (69, 3). On peut noter dans la suite du commentaire la pauvreté de la justification : Homère mettrait en scène l’Amour et la Discorde dont l’union mènerait à l’harmonie (d’où le rire des dieux !) ou encore une allégorie sur le travail de la forge !

[5] Trad. de Robert Pignarre, GF Flammarion, 1964.

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