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Quel rôle jouent l’arrivée et le séjour au pays des Phéaciens dans le parcours initiatique d’Ulysse ?

 

Bonjour à toutes et à tous. Voici la proposition de correction. Attention : il ne s’agit que d’un horizon, et non de ce que j’attendais en une heure (il m’en a fallu deux et ce n’est qu’une version provisoire). Cette page est donc destinée à faire un point définitif sur l’ensemble de la question. Par ailleurs, les notes devraient être sur Pronote au plus tard ce soir (si je ne craque pas d’ici-là).

 

Quelques difficultés que j’ai pu relever dans les copies (tout à fait honorables de façon générale) :

- la difficulté à distinguer le sens littéral d’une scène (en particulier celle du bain au chant VI) et la lecture symbolique que l’on peut en faire 

- le côté allusif de beaucoup de vos copies (il faut expliquer, expliciter, justifier son propos) !

- un problème dans la chronologie : la Schérie intervient à la fin du voyage et non au début !

 

Restez serein. Si vous avez des questions, voir la fonction commentaire de ce blog. Bon week-end à tous et à lundi ! Et profitez un peu du beau temps !

 

 

Les difficultés mythologiques du sujet :

- Traiter le sujet de façon trop large : on ne vous demande une étude des Phéaciens en eux-mêmes ni d’Ulysse ou même de son parcours initiatique. Mais bien le rôle des premiers sur le second ! Quel effet a ce séjour sur l’évolution, le cheminement, le parcours d’Ulysse ? Que permet-il ? Quels changements en advient-il ?

- Faire de la paraphrase : le risque est en effet de raconter le texte de la fin du chant V au chant XIII ! Vous devez au contraire offrir un discours argumentatif et des entrées analytiques à la réflexion.

 

 

 

 

Ulysse arrive sur les côtes de la Schérie à la fin du chant V et repart du pays des Phéaciens au chant XIII. Son séjour chez les Phéaciens occupe ainsi la totalité des chants au programme mais du chant IX au chant XII inclus, ce séjour est occupé par le long récit des aventures d’Ulysse, dans une analepse qui revient sur l’ensemble de ses errances depuis le départ de Troie jusqu’à l’arrivée sur l’île de Calypso et jusqu’à la tempête en mer, au chant V, racontée à Arété au chant VI. On pourra ainsi se demander quel rôle jouent l’arrivée et le séjour au pays des Phéaciens dans le parcours initiatique d’Ulysse. Quel effet ont-ils sur l’évolution, le cheminement, le parcours d’Ulysse ? Que permettent-ils ? Quels changements en advient-il ? On pourra tout d’abord considérer que l’arrivée chez les Phéaciens permet à Ulysse de quitter enfin le monde archaïque et merveilleux des monstres. En ce sens, on verra qu’il s’agit aussi d’une étape indispensable pour être réintégré dans la communauté humaine. Enfin, il faudra aussi analyser le changement de statut d’Ulysse : de personnage il devient le narrateur de ses aventures, en acquiert ainsi une nouvelle identité.

 

 

L’arrivée et le séjour en Chérie permettent tout d’abord à Ulysse de passer du monde merveilleux au monde réel.

Les Phéaciens, dans le parcours d’Ulysse ont le statut d’une transition entre le merveilleux et le réel, entre le monde merveilleux et archaïque des monstres, et le monde réel des hommes. Or, c’est bien à ce monde réel qu’Ulysse doit revenir après avoir été plongé dans le monde merveilleux, au chant IX, après le passage du cap Malée. La position isolée de la Schérie (il faut dix-huit jours de navigation pour qu’Ulysse y parvienne) l’assimile à une terre lointaine et coupée du reste du monde, à une utopie. Il s’agit bien encore d’une terre mythique puisqu’Alcinoos passe pour avoir accueilli les argonautes et permis le mariage de Jason avec Médée. D’ailleurs, les Phéaciens ont jadis habité l’Hypérie (le « haut-Pays » ou le « Haut-Lieu ») où ils ont été voisins des Cyclopes, et comme eux, ils demeurent proches des dieux, qui s’invitent à leurs tables. Cependant, dès le chant VI, la Schérie est une terre où tout indique la communauté humaine : une ville, l’agriculture, le culte des dieux. Au chant XIII, les Phéaciens accomplissent cette transition entre le monde merveilleux et le monde réel, en permettant à Ulysse de rentrer à Ithaque en une nuit, lors d’une traversée qui n’a rien de réel (les bateaux des Phéaciens se dirigent à la pensée et sont capables d’aller jusqu’au-delà du monde) mais qui est bien un passage symbolique puisqu’Ulysse est endormi d’un sommeil magique et ne se rend compte de rien[1].

De fait, les Phéaciens sont une étape décisive dans le parcours d’Ulysse, étape nécessaire avant son retour au monde réel, et au combien corrompu d’Ithaque. De fait, le pays des Phéaciens offre à l’avance au héros, une image d’Ithaque. Cependant, on est là dans un miroir inversé d’Ithaque, une image de ce que devra être Ithaque une fois débarrassée des prétendants. Ainsi, toujours, le récit mythique progresse-t-il en proposant des situations analogues avec des variations qui offrent autant de significations nouvelles à la réflexion sur la condition humaine. La société des Phéaciens se caractérise par l’harmonie qui y règne, harmonie familiale fondée sur le couple d’Alcinoos et d’Arété, et harmonie politique, à l’image de cette harmonie familiale. Ainsi, Ulysse vente devant Nausicaa, au chant VI, les mérites des l’harmonie entre l’homme et la femme, et la vie politique des Phéaciens est faite de banquets donnés dans le palais d’Alcinoos, en présence des seigneurs ( les basileis) qui gouvernent en accord avec le roi. Cette harmonie est à la fois le contraire de la situation à Ithaque, où les banquets donnés par les prétendants sont le signe de la discorde politique et du désordre, et sa préfiguration quand Ulysse se sera débarrassé des prétendants.

Enfin, dans ce parcours d’Ulysse, les Phéaciens referment le passage entre le monde merveilleux et le monde réel. Ainsi, les prédictions ont annoncé que Poséidon se vengerait de ce que les Phéaciens aideraient Ulysse et la malédiction s’accomplit : Poséidon fige les bateaux phéaciens de retour chez eux en un énorme rocher à l’entrée du port, et entoure la Schérie de hautes murailles. Désormais, le passage du monde merveilleux au monde réel n’est donc plus possible, et Ulysse, rentré à Ithaque, appartient définitivement au réel, où il va devoir reconquérir sa famille et son pouvoir. Il doit ainsi quitter définitivement le monde aventureux de la mer pour s’enraciner dans ses terres, dans un ultime voyage jusqu’à temps que les passants ne reconnaissent plus la rame qu’il transporte.

 

Les Phéaciens permettent ainsi à Ulysse de quitter le monde merveilleux et de retourner dans le monde réel. La Schérie est ainsi une étape transitoire, qui offre à l’avance l’image de ce que devra être Ithaque après la victoire sur les prétendants. Ils sont la seule ressource du merveilleux, offerte à Ulysse après la perte de l’outre d’Eole, pour regagner définitivement le réel. Mais transition entre les deux mondes, il permette aussi à Ulysse de redécouvrir le monde des hommes.

 

La redécouverte du monde des hommes est indispensable pour un héros, qui au contact des monstres a perdu peu à peu de son humanité.

C’est pourquoi l’arrivée en Schérie intervient après un long temps de mûrissement, passé sur l’île de Calypso au chant V. L’épisode de la tempête est ainsi rythmé par cinq images homériques dont l’organisation dit de façon symbolique ce mûrissement : toutes appartiennent à l’automne, la saison des fruits et la série se termine par l’image d’Ulysse se reposant sous les feuilles comme un tison sous la cendre. Après le long temps passé sur l’île de Calypso, et après la navigation solitaire et la tempête, le héros est à nouveau prêt à naître, non plus comme héros de la guerre de Troie, mais comme homme : c’est pourquoi il est significativement représenté dans sa solitude – sa première apparition, au chant V, est de ce point de vue significative puisqu’il est présenté de façon inédite dans une posture solitaire et mélancolique, pleurant sur un promontoire, les yeux rivé vers l’ailleurs de la mer. La narration insiste ainsi particulièrement au chant V sur la souffrance et le dénuement d’Ulysse, comme dans la comparaison avec le poulpe, mais Ulysse, moindre que le poulpe, laisse une partie de son corps sur les rochers. Il nous est présenté enfin comme le jouet des éléments, des vents qui se renvoient son navire et jouet des volontés contradictoires des dieux. Ces épreuves ont fait de cet ancien héros de la guerre de Troie un homme qui a mûri dans les souffrances, la solitude et le recueillement forcé sur l’île d’Ogygie. En cela, la Schérie est l’aboutissement de ce mûrissement.

C’est pourquoi Ulysse, en Chérie, est réintroduit aux rites de la collectivité humaine. C’est Nausicaa, relais d’Athéna auprès d’Ulysse – proche d’Athena, elle est pour Ulysse aussi une figure tutélaire -, qui dans son discours à l’inconnu, au chant VI, rappelle les règles de la condition humaine et de la collectivité : la piété et l’endurance face aux maux envoyés par les dieux, l’hospitalité, le respect du roi. C’est elle qui enjoint aussi à Ulysse de se méfier des autres hommes, les habitants méfiants de la Schérie, et du qu’en dira-t-on. En cela, elle rappelle au seuil de sa réintroduction dans le monde des hommes les règles qu’Ulysse aussi devra suivre. C’est son discours qui permettra à ce dernier d’être accueilli dans le palais d’Alcinoos au chant VII.

Cependant, cette redécouverte si précieuse du monde des hommes reste partielle. En effet, le pays des Phéaciens est avant tout une utopie : rien de malheureux ne peut y arriver, la vie y est heureuse et harmonieuse au sein d’une nature qui dans le jardin d’Alcinoos, au chant VII, a tout d’une nature de l’âge d’or. Le palais lui-même est un palais à la richesse hyperbolique, rappelant peut-être les temps immémoriaux de la splendeur des palais mycéniens. Aussi, n’est-ce qu’une étape dans le retour à Ithaque, étape dont il faut partir. A la différence de l’accueil dans le monde merveilleux, les Phéaciens offrent immédiatement à Ulysse la possibilité du retour. Cependant, cette hospitalité est ambivalente par rapport au parcours initiatique d’Ulysse : en effet, si elle est globalement très positive, elle représente un danger, celui de l’oubli de la patrie et donc l’oubli de soi, en privant le héros de son destin qui est de rentrer chez lui. Ainsi, la rencontre avec Nausicca, dont Alcinoos propose la main, est la dernière épreuve, et la dernière tentation, cette fois humaine, après celles de Circé et de Calypso, de ne pas rentrer chez soi.

 

Ainsi, si les Phéaciens réintroduisent Ulysse aux rites de la collectivité humaine, c’est de façon partielle, et à travers le prisme de l’utopie. Cette dernière initiation est aussi la dernière tentation de ne pas rentrer et de ne pas accomplir son destin, et la dernière épreuve pour Ulysse avant le retour à Ithaque. Cependant, ce passage permet surtout au héros de faire un pas décisif dans son parcours initiatique, en lui permettant d’acquérir une nouvelle identité.

 

L’arrivée en Schérie et le séjour d’Ulysse chez Alcinoos sont ainsi une étape décisive dans ce qui constitue le parcours initiatique d’Ulysse, c’est-à-dire dans l’acquisition d’une nouvelle identité.

La scène du bain au chant VI est significative de la réintégration d’Ulysse dans le monde des hommes. Après la transgression première sur les rivages de Troie, par Ulysse qui n’a pas honoré les dieux, Ulysse est plongé dans un monde merveilleux et archaïque et privé de toute chance de retour. Dans ce monde, Ulysse a perdu son statut de héros de la guerre de Troie (être un héros ne sert à rien face à Polyphème qui se moque bien des héros et qui a surtout faim – l’héroïsme est battu en brèche par le ventre d’un berger), ses compagnons, morts, et a souvent encouru le risque d’oublier sa patrie et soi-même. Le temps passé sur l’île d’Ogygie à pleurer est donc comme un temps d’expiation avant la renaissance au pays des Phéaciens. A la fin du chant V, il est, dans la dernière image utilisée, mi-homme, mi-poulpe, monstre donc, à l’image des monstres qu’il a croisés. Dans le chant VI, il est comparé à un lion au milieu d’un troupeau de vaches. Cette image fortement négative est suivie par la scène du bain où Ulysse montre une pudeur inattendue, au regard de la scène de bain de Télémaque au chant IV. Cette scène du bain est à comprendre en son sens symbolique : si Ulysse doit se baigner seul, c’est qu’il est l’intouchable, celui qui a été souillé par sa longue fréquentation des monstres dans le monde merveilleux, par ses transgressions renouvelées, et par son séjour sur l’île d’Ogygie, « nombril du monde », véritable matrice dont il doit à nouveau sortir, pour renaître homme. La scène du bain correspond ainsi à un rituel de purification, qui permet la renaissance du héros.

Cette renaissance s’accompagne aussi pour Ulysse d’une récupération, grâce aux Phéaciens, de son histoire. Ainsi, lorsqu’il arrive en Schérie, Ulysse n’est proprement plus Personne : c’est en effet ainsi qu’il s’est significativement présenté à Polyphème, alors même que celui-ci venait de prouver qu’il ne sert à rien d’être un héros de la guerre de Troie dans le monde merveilleux et archaïque des monstres. Or, c’est aussi par cette perte d’identité que l’on peut interpréter le silence d’Ulysse, dans un premier temps, sur son identité : à la question d’Arété, à la fin du chant VI, il ne répond pas, préférant parler longuement de son naufrage et de la rencontre avec Nausicaa, façon de ne pas répondre à la maîtresse du palais. Or, ce n’est qu’après les chants de Démodocos qu’Ulysse, au début du chant IX, décline enfin son identité. Les chants de Démodocos, sur la querelle d’Achille et d’Ulysse et sur l’épisode du cheval de Troie (chant VIII), ont ainsi permis à Ulysse de recouvrer sa mémoire de héros. Il peutr désormais non plus s’appeler Personne mais à nouveau Ulysse.

Désormais, aède de ses propres aventures, il pourra enfin revenir sur son parcours en racontant ses longues errances. Ce récit enchâssé permet au héros de faire sienne ses aventures, et d’acquérir une nouvelle identité, non plus celle de héros guerrier, mais de héros de la vie, dans ses épreuves et ses souffrances, d’homme au plein sens du terme, qui a vécu et finit par rentrer chez soi. De fait, la façon dont il se présente au début du chant IX aux Phéaciens est significative. S’il dit son nom, il se définit d’emblée non pas par rapport à la guerre de Troie, mais par rapport à Ithaque qu’il décrit comme le lieu d’où il vient et comme le lieu du retour. Chez les Phéaciens, Ulysse devient le héros solitaire de ses propres errances, mettant en valeur dans son récit, des qualités proprement humaines, comme la ruse, la curiosité et pour une part aussi la cupidité. C’est pourquoi, cette étape chez les Phéaciens est décisive dans le parcours initiatique pour redevenir un homme, et pour perdre une identité première de héros guerrier que le chant Xi présente comme illusoire, et acquérir une nouvelle identité, celle de l’homme éprouvé qui rentre chez lui. Cette nouvelle identité fait proprement l’éloge de l’humanité.

 

L’arrivée en Schérie et le séjour dans le palais d’Alcinoos ont permis à Ulysse de retourner au monde réel, avant d’être ramené à Ithaque, et de réintégrer la communauté des hommes après de longues errances dans le monde archaïque et merveilleux des monstres. Il ont surtout permis à Ulysse de se dépouiller de son ancienne identité de héros guerrier et des illusions qui y sont attachées, pour mûrir et devenir pleinement un homme, en se faisant le narrateur de ses propres souffrances et en en devenant le héros solitaire. Cependant, ce passage et cette transition sont aussi pour Ulysse la dernière épreuve, avec le personnage de Nausicaa, et la dernière tentation de ne pas rentrer chez soi. Mais de cette épreuve, dérisoire, au regard des précédentes, bien plus dangereuses, ne sort véritablement vaincue que Nausicaa, laissée pour compte du récit et à qui Ulysse dit adieu avec émotion.



[1] Il faut voir l’importance de ce sommeil qu’Ulysse appelle de ses vœux puisque c’est la condition indispensable pour que le dernier voyage puisse avoir lieu. Ainsi, les aventures et les longues errances ne peuvent-elles pas être prises pour la plongée dans un autre monde, un état différent, à l’image de l’homme qui revient d’une longue maladie et retrouve ensuite ses enfants, comme dans la troisième comparaison homérique utilisée au chant V ?

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