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2 octobre 2011 7 02 /10 /octobre /2011 15:32

Le thème du corps

 

Le corps trouve son expression avec l’Humanisme renaissant contre le mutisme médiéval à son égard. Il est l’objet de la célébration des humanistes, de l’étude des médecins et des artistes. Alors qu’il était considéré comme un objet à rejeter, œuvre de corruption et de détournement de Dieu au Moyen Age, il est célébré au XVIe siècle comme le centre du monde. L’homme de Vitruve n’est-il pas au centre du cosmos, lien entre le Ciel et la terre ? Le corps prend avec l’humanisme quatre dimensions : c’est tout d’abord le corps médical, celui que l’on explore à la suite de la médecine antique. C’est ensuite le corps divin, l’homme étant à l’image de Dieu : corps supplicié du christ et des saints, corps en gloire. Le corps au XVIe siècle ne peut être envisagé en dehors de sa dimension religieuse. C’est ensuite le corps profane, célébré dans sa force vitale par les peintres de la Renaissance. C’est enfin le corps de la femme, exhibé, magnifié, et présenté dans sa sensualité. Nous verrons que dans Gargantua la perception du corps est tout d’abord celle d’un auteur médecin. C’est de cette perception médicale que découlent les différentes fonctions du corps dans l’œuvre. On verra également le rapport du corps profane au sacré dans l’œuvre. On verra ensuite la célébration du corps profane, dans ses plaisirs mais aussi dans ses souffrances et ses angoisses, reflet d’une époque optimiste mais aussi inquiète.

 

I – Une approche médicale des personnages et de l’être humain

 

A / Une fonction dramatique

 

1 ) La construction des personnages

 

Le thème du corps entre directement dans la construction des personnages. Il faut comprendre la personnalité des personnages dans leur rapport avec la médecine. Le caractère des personnages est ainsi fondé sur leur organisation physiologique.

Cette façon de concevoir l’être humain vient d’Hippocrate, de Claude Galien et est reprise par Ambroise Paré. Le tempérament est la conséquence de la proportion relative des humeurs : le sang, le phlegme ou pituite, la cholère ou bile jaune, la mélancolie ou bile noire. Gargantua est ainsi dominé par le phlegme (p.95) ce qui explique son appétit insatiable, sa paresse, sa vie passée à dormir, boire et manger, comme on le voit dans les chapitres sur son enfance et son adolescence. Cela explique aussi l’insistance sur son incapacité à maîtriser l’excrétion. Ces caractéristiques psychologiques et physiques ont été préparées dès le chapitre de la naissance : ce phlegme vient de son contact trop important avec les matières fécales.

Le narrateur suggère les effets néfastes de cette complexion physique et psychologique pour un futur roi. Ainsi, l’organisation médicale du personnage détermine aussi pour une part le programme d’éducation de Gargantua. L’éducation des sophistes ne peut que renforcer la complexion flegmatique du personnage et explique sa débilité de corps et d’esprit (charcuterie, sommeil, hygiène approximative). L’éducation de Ponocrates au contraire est avant tout une diète pour restaurer l’équilibre des humeurs : il faut réduire l’action du phlegme (chap.23), dans la lignée du canon médical et des idées de Marsile Ficin. D’ailleurs, Gargantua devient travailleur, endurant et modéré.

 

2 ) Un rôle dans l’action

 

L’approche médicale des personnages explique en partie l’organisation du récit. Ainsi, la composition flegmatique de Gargantua conditionne pour une part, nous l’avons vu, l’opposition entre les deux types d’éducation proposés par Rabelais. C’est aussi l’opposition entre la bile noire de Picrochole et la sagesse et la retenue de grandgousier qui détermine la guerre picrocholine.

 

B / Une fonction symbolique

 

1 ) La présence de la médecine

 

Le narrateur se plaît à rappeler l’organisation du corps humain, comme lors de la naissance de Gargantua qui traverse le corps de sa mère, ou lors de la guerre picrocholine. L’approche de l’être humain est essentiellement médicale et on sent un Rabelais prenant fait et cause pour les études médicales. La narration est ainsi marquée par les dissections dans la geste de Frère Jean ou par l’amplification systématique des blessures. On peut y voir un acte de liberté et d’opposition à la ligne doctrinale de l’Eglise : c’est aussi le plaisir du médecin à disséquer sur le papier des corps dont l’Eglise interdit l’exploration.

 

2 ) Le refus des interdits moraux et religieux

 

Le corps s’exhibe dans Gargantua dans son impudicité et toutes ses fonctions, sexuelles comme scatologiques. Rabelais se plaît à insister sur les parties du corps – « le bas-corporel » - sur lesquelles règne un mutisme, un interdit civil et religieux. Le corps profane est ainsi célébré dans ses fonctions et ses plaisirs, en toute liberté, pour l’homme comme pour la femme.

De fait, Rabelais refuse la fidélité servile à une ligne doctrinale et sépare le corps naissant de Gargantua de la nativité du Christ. Le corps profane doit pouvoir être célébré sans passer pour blasphématoire à l’égard de la vérité sainte.

 

3 ) Corps et Salut

 

Pourtant, le propos de Rabelais ressort d’une problématique religieuse. Ainsi, la guerre picrocholine trouve son origine dans le corps de Picrochole et dans sa complexion médicale : il est dominé par la bile jaune, ie la bile amère. Il est en ce sens la figure de l’hybris et du déséquilibre. A travers l’opposition de Picrochole et de Grandgousier puis Gargantua, Rabelais oppose l’homme soumis à ses passions, à l’influence des astres, promis à la déchéance, et l’homme juste et tempéré qui trouvera son repos en Dieu. De la complexion médicale et du degré de maîtrise de cette complexion et de liberté de l’homme naît aussi le Salut dans l’au-delà.

 

L’approche médicale des corps détermine la construction physique et psychologique des personnages. Elle entre aussi dans la défense de la médecine contre les interdictions de l’Eglise tout en justifiant de façon inattendue la conviction religieuse de Rabelais sur le Salut.

 

II – Le corps jouissant : une célébration humaniste de la vie

 

A / La célébration de l’homme et de la vie

 

1 ) La célébration du corps jouissant

 

Gargantua est une fête énorme du corps : les chapitres abondent en ripailles, débauches du ventre et du sexe. Toute l’œuvre est parcourue par une ivresse dionysiaque. C’est aussi la joie du corps jeune, actif, qui se dépense, comme dans les jeux physiques de Gargantua enfant et adolescent, qui font penser à l’ « Education d’Achille » dans la galerie de François Ier à Fontainebleau.

L’usage d’une chronique gigantale ne fait que renforcer cette célébration hyperbolique du corps humain. La stature imposante du géant donne ainsi lieu à une multiplication des adjectifs numéraux indicateurs de quantité, dans un effet comique et impressionnant. Il en est ainsi des 17900 vaches de Pantille et de Brehemond destinées à l’allaitement et des dimensions de la livrée de Gargantua.

 

2 ) La célébration de la vie des êtres humains

 

Cette célébration du corps est aussi une célébration heureuse de la vie, dans toutes ses dimensions, psychologiques mais aussi physiques. Au chap. 3, p.69, le narrateur célèbre les natures heureuses et les plaisirs de la vie. L’alimentation de Grandgousier laisse entrevoir un personnage solide, ouvert à l’amitié, plein de « sel » et de sollicitude (cf. surabondance de nourriture salées). Gargamelle elle aussi aime les plaisirs de la vie, des banquets et du sexe, sans fausse pudeur, dans une acceptation du corps. Fille des Parpaillons, elle symbolise un naturel en contradiction avec les préceptes de l’Eglise. C’est aussi pour cette raison que Rabelais insiste sur les parties du corps sur lesquelles règne ordinairement un interdit religieux : son œuvre est une acceptation du ventre et de ses fonctions, et du sexe.

 

3 ) La métaphore de l’envie de vivre

 

Les nombreuses scènes de beuverie, prises dans l’évolution de l’œuvre (cf. séance 3) sont aussi à comprendre de façon métaphorique. Ainsi la soif est aussi la métaphore de la soif de la vie. Boire, c’est accepter ses besoins humains, accomplir son humanité. Mais c’est aussi, de plus en plus dans l’œuvre, boire la vérité. Cette soif de vie et de savoir s’exprime diversement au chapitre 3 : « Je bois pour les soifs de demain » ou dans le dernier mot de Jésus sur la croix, rappelant aussi son humanité, et son attachement, malgré tout, à la vie terrestre : « J’ai soif ». Manger permet aussi d’accomplir son humanité : c’est un besoin naturel et légitime de l’homme, et en ce sens, c’est le souhait final de frère Jean : « Et grand chère ! ». Mais c’est aussi la volonté de connaissances humanistes sur l’homme, le monde et la vie qui est figuré dans l’acte de manger, comme pour le chien de Socrate suçant la « substantifique mœlle ».

 

4 ) Une célébration du langage

 

La célébration du corps est en même temps une célébration du langage qui le dit, en contradiction avec les préceptes de l’Eglise et les avertissements de la Sorbonne. Les scènes mettant en jeu le corps sont aussi des fêtes verbales de la nomination et de l’énumération, dans un jaillissement et des cascades de mots ininterrompus. La parole se déploie dans sa richesse, dans sa polysémie, et la grossièreté et l’obscénité sont aussi une fête du langage pour dire diversement les parties du corps sur lesquelles pèse l’interdit langagier. Le sexe est ainsi présent en paroles, pas en acte ! et donne lieu à divers noms, surnoms pour désigner et dire les qualités du membre viril. L’hyperbole de la braguette dans la livrée de Gargantua fait sauteur plaisamment les interdits langagiers sur le sexe. Ce n’est pas un hasard si la partie la plus célébrée de Gargantua (d’où son nom) est le gosier : fonction alimentaire certes, le bébé réclamant immédiatement à boire, mais aussi fonction vocale (il parle immédiatement !). Le chapitre 21 célèbre d’ailleurs les exercices vocaux du personnage !

 

B / Le problème du corps féminin

La femme n’est pas vraiment abordée dans l’œuvre, au demeurant pas du tout féministe. Rabelais semble avoir été totalement indifférent à la promotion de la femme dans la littérature courtoise (les codes de la fin’amor) médiévale. Les femmes de l’abbaye de Thélème ne diffèrent guère des hommes, et les deux sont assortis par des codes de couleurs. Gargamelle est tout à fait identique à son mari pour l’appétit et l’appétit sexuel. Lui boit et elle mange des tripes. Le corps de Gargamelle est l’objet de deux lectures contradictoires. D’une part le ventre féminin est l’objet d’une inversion des valeurs : il n’est pas celui qui donne la vie mais celui qui se vide de merde, l’enfant sortant par l’oreille gauche. D’autre part, toutefois, à une époque de mutisme sur le désir féminin et de soumission de la femme au désir masculin, Gargamelle assume librement et ouvertement l’envie du sexe de son mari et plaisante aussi librement que Grandgousier. En exprimant sa liberté, la femme finit dans l’œuvre par perdre les spécificités de sa condition et par ressembler aux hommes !

 

La célébration du corps entre dans la célébration humaniste de l’homme et de la vie humaine, dans une acceptation des besoins, des habitudes de l’homme, et dans une célébration du langage qui s’affranchit des interdits moraux et religieux.

 

III – Le corps souffrant

 

Cette célébration humaniste du corps est cependant aussi le lieu de l’angoisse, et est en ce sens aussi le reflet de l’époque de Gargantua.

 

1 ) Le corps souffrant

 

Malgré l’atmosphère euphorique du début de l’œuvre, le corps apparaît aussi comme un corps souffrant : la naissance de Gargantua, qui donne lieu au parcours du corps de la mère est une véritable torture pour Gargamelle. D’ailleurs, on remarque une inversion des valeurs ordinairement attribuées au ventre féminin : par le ventre de Gargamelle sort la merde symbole de mort, tandis que la vie lui sort par l’oreille gauche. Le ventre n’est donc pas celui qui donne la vie mais une absurde mécanique qui s’emplit et se vide. Le ventre de Gargamelle préfigure dans l’œuvre le ventre triste de Gargantua sous l’éducation des sophistes qui se vide comme il le peut (chap.21, p.174).

Le sexe est en tout premier lieu associé à l’angoisse. Dans les souffrances de l’enfantement, Gargamelle maudit le sexe de Grandgousier qui peut la faire mourir : l’angoisse du sexe est une angoisse de mort (chapitre 5).

 

2 ) La présence de la mort

 

La présence de la mort est de plus en plus forte dans l’œuvre : frère Jean assène du bâton de sa croix des coups violents sur des têtes et des membres. Les moinetons achèvent les blessés avec raffinement en les « égorgetant » de leurs petits couteaux (chap.27). Dans les boyaux d’un paysan s’empêtre le pied du cheval d’Eudémon (chap.36). Chapitre 44, un archer a le cou rompu et la tête lui pend par la peau sur les épaules, et d’un autre archer on voit les méninges et les ventricules. La narration détaille à l’envie tout ce que frère Jean a tranché.

 

3 ) Le reflet d’une époque

 

 Le XVIe siècle est marqué par l’inquiétude liée aux persécutions religieuses, aux guerres et aux famines. La guerre picrocholine est marquée par des descriptions empruntes de sadisme, de terreur et rappelant les représentations de l’Apocalypse. De fait, l’œuvre ne s’achève pas sur la note heureuse de l’abbaye de Thélème : la fin du texte prédit les persécutions et l’Apocalypse prochaine. En ce sens, les plaisirs de la vie, du manger et de la boisson, doivent être compris en cette époque comme un dérivatif à la peur de mourir (cf. chap.5), à la peur de la guerre et des grandes persécutions.

 

 

 

Le corps sert de construction physique et psychologique des personnages : on sent l’écriture d’un écrivain médecin. Il est aussi une célébration de l’homme, de ses besoins naturels, dans une acceptation et une connaissance de soi-même et de toutes les dimensions de la vie humaine. Rabelais demande la connaissance de soi, la responsabilité, mais aussi la générosité, la foi en Dieu et en l’amitié humaine, dans une vision humaniste de l’homme. C’est qu’il s’inscrit contre les interdits moraux et religieux concernant le corps, contre la guerre et les persécutions. Dans un contexte angoissant, le corps représente une promesse de vie et un oubli au moins temporaire des peurs.

 

 

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commentaires

xp pro 64 bit 21/08/2014 15:21

Human body is a completed structure but it is completely organized. Until today, doctors do not know how the whole functionalities in a human body synchronized and work in an organized form. Only god can create wonders like this.

Céline Buret 26/10/2012 22:51

Etude très interessante !!
Dommage que le mot " merde" apparaisse plusieurs fois et sans guillemets...

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